Richard
Pourquoi tout vendre pour partir pendant 22 mois ?
Depuis de nombreuses années, une idée me hante, comme une voix douce mais insistante : celle de retrouver une vraie liberté. Pas celle que l’on revendique à tout-va dans les discours creux ou les slogans. Une liberté profonde, intérieure. Celle qui fait vibrer, respirer, être. Et cette liberté-là, je voulais la retrouver à la retraite.
Une quête ancienne
Je remonte à l’enfance, cette période bénie où la liberté a encore un goût pur. Malgré les petites contraintes imposées par les parents, il y avait de l’espace pour jouer, rêver, explorer. C’était un terrain fertile pour l’imagination, une préfiguration naïve mais douce de ce que je croyais que la vie serait plus tard.
Puis, l’adolescence a débarqué. Et avec elle, son lot de charges émotionnelles, de devoirs, de performances. Dans mon cas, entre les attentes scolaires et sportives, la liberté en a pris pour son rhume. Discipline, rigueur, objectifs à atteindre, blessures émotionnelles et physiques. La spontanéité s’efface, remplacée par des impératifs de rendement et des peurs de l’échec.
L’âge adulte : une illusion de liberté
En tant que jeune adulte, j’ai voulu montrer que je pouvais réussir seul. Je voulais me détacher de l’influence des figures d’autorité : parents, professeurs, entraîneurs, mentors. Tous ceux qui pensaient savoir ce qui était bon pour moi, avant même de m’avoir écouté. Il y avait en moi cette volonté farouche de prouver que j’étais libre. Libre de penser, d’agir, de décider. Mais cette liberté, je la cherchais au mauvais endroit. Je la confondais avec l’affirmation de soi à travers la performance.
J’ai alors foncé. Tête baissée. J’ai persévéré, franchi des obstacles, réussi parfois, échoué aussi. J’ai mis tant d’énergie à m’imposer que j’ai parfois blessé émotionnellement autour de moi. Parce que dans cette quête, je croyais qu’il fallait écraser, convaincre, dominer. Pour exister. Pour être libre.
La famille : une nouvelle aventure, une autre forme de servitude
La trentaine est arrivée avec une autre grande étape : les enfants. La vie de famille. Un moment magnifique, certes. Mais aussi une nouvelle mise entre parenthèses de ma liberté. Il fallait maintenant assurer. Être présent, travailler, nourrir, protéger. Les priorités changent. Le « je » s’efface encore un peu plus au profit du « nous ». Le rythme devient infernal : boulot, maison, devoirs, gestion du quotidien.
Et là, sans m’en rendre compte, j’ai commencé à m’oublier. À oublier mes besoins, mes rêves. J’ai donné, sans compter. J’ai encaissé. Des coups durs. Des remises en question. Des fatigues profondes. Et j’ai continué. En espérant que les sacrifices servaient un but plus grand.
Mais cette liberté que je chérissais tant dans mon imaginaire ? Elle se faisait rare. Parfois, je la retrouvais brièvement. Une promenade solitaire. Une baignade. Un silence. Mais elle me glissait entre les doigts. Sitôt entrevue, elle s’évanouissait.
Les enfants partent, l’inquiétude reste
La cinquantaine. Les enfants quittent la maison. Le nid devient vide. Et paradoxalement, le cœur reste plein… d’inquiétudes. Réussiront-ils ? Auront-ils la force de faire face à la vie ? Seront-ils heureux ? Je voulais les protéger, encore. Les épargner des douleurs, des nuits sans sommeil, des relations toxiques, des excès d’ego.
Mais pendant ce temps, encore une fois, je m’oubliais. Toujours pas de véritable liberté. Oui, je commençais à rêver à la retraite. À des projets. Mais l’argent, encore et toujours, venait tout freiner. La peur du manque. De ne pas « avoir assez ». Je me faisais plaisir à l’occasion, mais l’essentiel me manquait : un espace de liberté intérieure.
Puis vient la soixantaine
Et là, un choc. Pas brutal, mais profond. Intime.
La conscience que le ruban de vie se raccourcit. Que le « un jour » ne peut plus être éternellement repoussé. Alors je me suis posé cette question, qui a tout changé :
C’est quand, la dernière fois que j’ai été vraiment libre ?
Libre d’attaches.
Libre d’obligations.
Libre de paraître.
Libre d’angoisses.
Quand ai-je été sans port d’attache, ni contraintes financières, ni réunions imposées, ni peur de ne pas être à la hauteur ? Quand ai-je simplement été moi, en paix ?
Et j’ai réalisé que cela faisait trop longtemps.
J’ai longtemps été propriétaire d’un duplex, rempli de meubles et d’objets qui n’étaient pas tous choisis, ni même à moi. Ce mode de vie, combiné à celui de mère célibataire à temps plein, me laissait peu de répit. Et le peu de temps libre que j’avais, je le passais trop souvent à gérer des choses.
Alors, j’ai décidé.
J’ai décidé de tout vendre.
Matériellement, mais aussi symboliquement.
De me délester du superflu pour retrouver l’essentiel.
Je ne fuis rien. Je ne renie rien.
Je rends hommage à ce que j’ai été, à ce que j’ai vécu.
Mais il est temps, enfin, d’honorer ma liberté.
C’est ce que ce voyage de 22 mois représente pour moi.
Un retour à moi.
Un hommage à l’être.
Un espace pour respirer, écouter, ressentir, vivre pleinement.
Je vous reparlerai de ce périple, de ce cheminement.
Mais ce que je peux déjà vous dire, c’est que ce voyage,
c’est mon ode à la liberté.
ANNE
Peut-être que tout a commencé quand, à même pas trente ans, avec le père de mes enfants, on a décidé de tout vendre pour partir vivre aux Îles Canaries.
Il y était né, sa famille y vivait, et l’appel du nouveau nous a poussé à faire le saut.
Ce que j’ai retenu de cette immigration — au-delà de l’amour profond que j’ai développé pour ces îles et leurs habitants , c’est une certitude : je peux m’adapter, et j’ai cette capacité à plonger dans l’inconnu, à apprendre et à m’émerveiller. Mais ce choix, de me libérer d’une vie plus standardisée dans mon pays, elle avait un prix.
Par exemple, à l’époque, il n’y avait ni cellulaires ni Internet. Chaque matin, j’attendais le facteur avec une boule d’espoir dans le ventre, espérant recevoir une lettre de ma famille ou d’un ami. Parce que la famille de mon ex n’était pas la mienne. Et bon sang, comme j’aimais la mienne et ce qu’elle m’a manqué! Et mes amis étaient très loin. C’était le prix à payer dans cette nouvelle vie.
Je ne savais pas, alors, que mes parents allaient vieillir et tomber malades. Que ma sœur allait tomber malade, puis mourir. Je ne savais pas que mon absence ferait que j’allais manquer des moments importants dans leur vie, dans notre vie. Je ne savais pas que j’allais regretter de ne pas avoir eu plus de temps avec eux.
J’étais jeune, et j’avais soif d’aventure. Et c’est pour cela que l’on dit que la liberté a un prix. Il faut faire des choix, sans savoir comment ces choix vont tisser notre destin.
Et voilà que je repars.
Encore une fois, je laisse derrière moi des êtres chers.
Cette fois-ci, j’ai un peu plus d’angoisse — parce que je suis une personne qui angoisse. J’aimerais à la fois partir, et à la fois rester pour continuer à partager des moments avec ceux que j’aime et je me sens déchirée.
Une partie essentielle de mon identité, c’est d’être la mère de mes enfants. Et si ma fille veut un câlin ou des mots rassurants, si mon fils veut me parler ou me demander conseil, je veux être là. Une autre partie essentielle de moi est d’être une personne qui veut découvrir et connaître…
Oui, la liberté a un prix. C’est bien vrai.
Entre ces deux départs, il y a eu une autre vie.
Je crois que le déclic est survenu un jour banal, quand j’ai cogné et cassé mon petit orteil contre une boîte de trucs — pas à moi — que je n’avais pas encore rangée. Dans cette douleur et frustration, l’idée est née que je n’allais pas toujours être obligé de gérer un duplex croulant, avec sa liste éternelle de réparations et rénovations, et J’ai eu une certitude rassurante : le jour où je le pourrai, je me débarrasserai de tout ça. De toutes ces choses.
Je rêvais de simplicité. Et je me disais qu’avec une vie plus légère, j’aurais peut-être plus de temps pour… pour quoi, au fond? Eh bien, pour vivre plus librement et sans la responsabilité pour toute ces choses.
Alors je suis partie vivre à Malaga avec mes enfants, pour une année scolaire. Deux valises chacun, une guitare pour mon fils, quelques jouets pour ma fille. Dans notre petit appartement de deux chambres, nous avions largement ce qu’il nous fallait. Oui, le couteau de cuisine fourni avec l’apartement meublé n’était pas celui que j’aurais choisi et les meubles étaient laids, mais nous étions à deux rues du bord de mer, et quel bonheur de marcher chaque matin avec ma fille en bord de mer pour l’amener à l’école, ou d’écouter mon fils jouer de la guitare sur le toit de notre appartement, au lieu de trier et ranger et gérer des choses.
C’était une année sabbatique pour moi. Ne pas travailler, c’était goûter à une autre forme de liberté.
C’était doux, c’était riche : approfondir ma connaissance de la langue, observer les gens, comprendre peu à peu ce que c’est d’être espagnol·e.
Le temps passait lentement… et trop vite à la fois. L’expérience a été si belle, que j’attendais impatiemment de rèpéter.
Et voilà que je repars, encore une fois. Et oui, j’ai réussi à me débarrasser de toutes ces choses, mais encore une fois, je dois me séparer de personnes très chères.
Mais cette fois, il y a Internet, il y a les appels vidéo. Peut-être que ce sera moins difficile de les savoir si loin.
Prendre cette opportunité de voyager avec mon compagnon de vie, de découvrir avec lui, d’avoir les yeux remplis de paysages, de cultures, de lieux insolites…
Pour moi, c’est ça, la liberté.


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